«Il ne faut pas dormir sur la natte des autres, car c’est comme dormir par terre.» Malgré le conseil de l’intègre homme, l’historien burkinabè Joseph Ki Zerbo, tiré de la sagesse africaine, les fils du berceau de l’humanité ne continuent pas moins de se pelotonner sur des nattes qu’ils n’ont pas tissées et qu’ils ont du mal à s’approprier. De fait, il y a deux notions que l’Africain lambda ignore absolument et que nos intellectuels et dirigeants africains veulent adopter à tout prix : la Nation et la langue nationale.

Toutefois, il est beau d’avoir une Nation et une langue nationale, mais conformément à la conception africaine, c’est-à-dire que cela soit une émanation des personnes concernées, car l’Afrique est différente des autres continents à bien des égards. En fait, l’Afrique est le seul continent dont les pays qui le composent sont nés au détour d’une conférence à laquelle aucun de ses fils n’était présent pour défendre ses intérêts. Donc les Africains ne sauraient assimiler des concepts comme la Nation, la langue nationale et la démocratie sans difficulté, sans les adapter à la réalité historique africaine. D’autant que la notion de Nation est totalement absente de l’encyclopédie de l’Afrique noire. Raison pour laquelle tous les empires et royaumes du continent, de l’empire du Ghana à l’empire du Djolof, en passant par l’empire du Mali et le royaume Soussou, sont des entités politiques profondément ancrées dans soit l’ethnie, le clan ou bien entendu la tribu.

Ainsi, vouloir importer des pratiques ailleurs et les appliquer en Afrique sans aucune adaptation, aucun réajustement, c’est aller droit vers un mur inébranlable, car aucun des continents n’a été victime d’une balkanisation comme l’Afrique. Et comme disait l’autre : «Un pays fait son histoire, mais subit sa géographie.» Et Houphouët-Boigny de renchérir : «Les frontières sont des cicatrices de l’Histoire.» Mais vu leurs conséquences qui ne cessent d’être d’actualité, ces frontières peuvent être considérées comme des plaies béantes. «La Nation est un groupe d’hommes établi sur un territoire donné, qui forme une communauté politique et se caractérise par une conscience de son unité et sa volonté de vivre en commun.» Si on se réfère à cette définition de Voltaire citée par Jean Ziegler dans Main basse sur l’Afrique, on peut dire sans peur d’être démenti qu’il n’y a pas de Nation en Afrique comme en témoignent les différentes guerres de sécession dans des pays comme le Sénégal (Casamance), Mali (Azawad), Angola (Cabinda), Ghana (les Ewé à l’Est), Nigeria (Biafra), Cameroun (Ambazonie), etc.

Par ailleurs, la particularité de tous ces conflits est qu’ils sont basés sur l’ethnie, le clan ou la région, parfois la religion. Par exemple, si on prend le cas du Sénégal où on retrouve le plus vieux conflit d’Afrique, les deux protagonistes de cette rébellion sont Ibou Diallo et Emile Badiane (un Peulh et un Diola). Pourtant, leur initiative est indissociable à cette interrogation de l’abbé Diamacoune Senghor, faite le 23 août 1980 à Dakar, lors d’une conférence de presse. Une déclaration relayée par Makhtar Diouf dans son Sénégal, l’ethnie et la Nation : «De quel droit la France a-t-elle, à l’indépendance du Sénégal, rattaché la Casa­mance à ce pays sans que les concernés soient consultés ? La Casamance n’a rien à voir avec le Sénégal au plan historique, économique et ethnique. C’est uniquement pour des raisons de commodité qu’elle a été administrée avec le Sénégal, mais c’est un protectorat.»

Bien que cet exemple soit patent, car illustrant à suffisance le mal africain en général et sénégalais en particulier néanmoins, si on remonte plus loin, on va se rendre compte qu’une autre tentative de dissidence a été étouffée dans l’œuf par l’ex-président du Conseil, Mama­dou Dia en 1958. Ce qui justifia, c’est selon, le transfert de la capitale du Sénégal de Saint-Louis à Dakar. Makhtar Diouf témoigne : «En 1958, le transfert de la capital de Saint-Louis à Dakar ne s’effectue pas sans problèmes. A l’origine, ce sont des notables lébu de Dakar qui demandent le détachement de la Presqu’île du Cap Vert du reste du Sénégal pour en faire un département.» Ainsi que ça soit en Casamance, à l’autre bout du Sénégal, que ça soit à Dakar, à l’extrême ouest du continent, des voix ethniques autorisées se sont levées pour préférer le protectorat ou le département à la Nation sénégalaise. Pourtant à l’époque on était à deux doigts, que dis-je, à deux ans de l’indépendance du Sénégal : donc de la naissance de la soi-disant Nation sénégalaise. Le mal est en effet profond.

Quant à la langue nationale, comme son nom l’indique, c’est la langue de la Nation. Donc elle suppose l’existence d’une Nation. Elle est une émanation de la Nation. Ce qui veut dire qu’elle est totalement absente là où il n’y a pas de Nation. A moins qu’elle soit une langue nationale tropicale comme il existerait des démocraties tropicales.

Cependant, comme la Nation est une et indivisible, la langue nationale doit être unique et sans rivale. En fait, selon Jean Ziegler : «La langue nationale naît de la violence symbolique du surmoi collectif national, de ses mythes, de ses lois, de sa pédagogie, de son besoin d’efficacité dans la communication économique, scientifique et culturelle. Elle est normée. Elle a ses académies, ses dictionnaires, ses censeurs, ses surveillants. Elle est déclarée nationale en vertu de son statut spécial. Elle est un produit du pouvoir.»

Au demeurant, laquelle des langues africaines remplit toutes ces conditions ? Certains diront peut-être le swahili, alors que les dépositaires de cette langue n’ont vaincu personne. Aussi, même si elle est parlée dans plusieurs Etats du centre de l’Afrique, le swahili ne saurait être une langue nationale. D’au­tant plus que, selon Makhtar Diouf : «La Nation, concept psychoculturel, se distingue ainsi de l’Etat, concept politico-juridique. La Nation peut exister sans l’Etat et vice-versa. C’est lorsqu’on est en présence de Nation et d’Etat qu’on parle de l’Etat-Nation.» Ainsi, le swahili peut être considéré comme une langue étatique, mais pas comme une langue nationale.

Dès lors, les questions qu’on se pose sont de savoir : quelle Nation pour l’Afrique ? Quelle langue nationale pour l’Afrique ? Du moment où on est d’avis que les frontières, considérées à tort par l’ex-Président ivoirien com­me des cicatrices de l’Histoire, sont en effet des plaies dégoulinant de sang qu’il faut démanteler définitivement, ensuite procéder à l’unification de l’Afrique en partant du bas vers le haut, et non l’inverse. Parce que cette démarche qui consiste à créer un club de chefs de bandits, pardon, de chefs d’Etat qui se rencontrent périodiquement dans des hôtels 5 étoiles pour s’empiffrer, sabler le champagne et passer toute la nuit à ronfler entre les seins moelleux de vendeuses de chaire fraîche trier sur le volet n’augure rien de bon.

Donc l’Union africaine doit passer inéluctablement par l’union des masses laborieuses. Et pour cela, il faut que les cultivateurs de café de la Côte d’Ivoire et du Ghana sachent ce que les Mourides du Sénégal peuvent les apporter en termes de chiffre d’affaires durant le Magal de Touba et de Porokhane : des évènements qui drainent chaque année des millions de personnes durant plus d’une semaine. Que les Nigérians et les Sud Africains sachent comment la libre circulation des biens et marchandises et des personnes impacterait positivement leurs rendements sur le domaine industriel, cinématographique et même électronique. Steve Sample ne disait-il pas que : «Les liens de solidarité les plus forts sont ceux qui résultent d’intérêts mutuels.»

Maintenant, une fois la Nation acquise, on s’attèlera à la création d’une langue nationale. Toutefois, dès lors qu’on est d’accord avec la conception «giglerienne» de la langue nationale : c’est-à-dire qu’elle est la langue du vainqueur. On exclut dès l’entame le swahili et le manding comme langues de la Nation africaine, car même si leurs tenants ont connu des victoires, leurs victoires n’ont été qu’éphémères dans le temps et limitées dans l’espace. Quelle langue nationale donc pour l’Afrique ? Sans aucune fierté mal placée, sans aucun atavisme rétrogradant, l’on ne peut choisir que l’anglais d’autant plus que les Anglais et les Français sont les vain­queurs ultimes, et que même les Français se rendent maintenant à l’évidence. Comme le prouvent les slogans de leurs multinationales à l’assaut du monde : Orange, Free, Total, etc. écrits en anglais. Il y a une autre raison qui milite également en faveur de l’anglais : la diaspora noire qui, dans sa très forte majorité, parle anglais. Par-dessus le marché, elle constitue une force intellectuelle, politique et économique non négligeable pour qui l’anglais n’a pas de secret. Seront-ils obligés de jeter cet héritage linguistique pour apprendre une langue africaine, soit-elle la plus parlée en Afrique du Centre ou de l’Ouest.

Il va sans dire que la colonisation n’a jamais été une entreprise philanthropique, comme l’a dit Amadou Hampâté Ba. Toutefois, un de ses bienfaits c’est la langue du colonisateur qui permet au Ewé du Ghana et le Ibo du Nigeria de se comprendre, au Bambara du Mali et au Wolof du Sénégal de faire du commerce. Pourquoi, diantre, vouloir réinventer la roue ? Surtout que l’anglais a fini de conquérir le monde sur tous les plans. On ferait mieux de le considérer comme un héritage colonial. Et comme l’a écrit Boubacar Boris Diop dans un article, paru dans Le Monde Diplomatique en mars 2017 et intitulé «Qui a peur du wolof», paraphrasant Coetzee, il dit : «Ce que Coetzee nous rappelle ici, c’est que l’écrivain reçoit sa langue en héritage et, à force de vouloir la plier à sa volonté, la recrée sans cesse.» Par ailleurs, comme le plus radical écrivain africain, le Kényan Ngugi wa Thiongo, qui avait cessé d’écrire en anglais pour des raisons nationalistes, a changé de fusil d’épaule : écrivains africains, à vos plumes !

 

Source : lequotidien.sn

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