L’économiste togolais a créé l’initiative Entreprendre à zéro franc, qui consiste à créer son activité avant même d’avoir trouvé les financements.

Samuel Mathey donne un cours à des femmes dans une école de Gonzagueville, à Abidjan. Youenn Gourlay

 

Quand Samuel Mathey parle en public, son discours est bien rodé. « Un jour, j’ai rencontré une dameElle pensait que sa vie était finie, elle n’avait plus de ressources, commence-t-il devant un large auditoire féminin, dans une salle communale d’Abidjan. Je lui ai dit qu’avec les 10 000 francs CFA [environ 15 euros] qu’il lui restait, elle pouvait vendre des cartes de visite et dire : “Je sais faire de très bons ragoûts, si vous avez des mariages, appelez-moi.” Aujourd’hui, elle a deux restaurants à Abidjan, et tout ça sans prêt bancaire. »

Grand sourire. L’économiste togolais de 50 ans, président de la Fondation africaine pour l’entrepreneuriat et le développement économique (Fafede) et créateur de l’initiative Entreprendre à zéro franc (EZF), adore ces moments. Ses histoires sont ponctuées de « punchlines » – « Votre seule arme, c’est la créativité » – et entraînent les vivats d’un public rieur et conquis. Samuel Mathey regarde son téléphone et repart en trombe. « Je suis déjà en retard », souffle-t-il. Etabli dans la capitale économique de Côte d’Ivoire, il court partout.

Il faut dire que son projet est ambitieux. Il veut mettre fin au « chômage endémique » en Afrique grâce à l’entrepreneuriat. « L’auto-emploi est apparu comme la solution la plus crédible au chômage des jeunes et pour l’autonomisation de la femme et de nos communautés, assure l’économiste. Beaucoup attendent toute leur vie une aide extérieure de l’Etat ou d’un ami et restent chez elles ou se contentent d’aider leur mari au bord de la route. On a pris le problème à l’envers : il faut trouver sa spécialité, la valoriser puis commencer son projet avec les moyens du bord, pour ensuite trouver des financements. »

Former gratuitement des femmes

Dans une autre vie, Samuel Mathey a lui-même été un entrepreneur spécialisé dans la location d’ordinateurs. Il est parti de presque rien. Pourtant sa dernière société, dit-il, a fait travailler jusqu’à 200 personnes en Côte d’Ivoire. Formé à Abidjan, il a repris plus tard des études d’économie entre les Etats-Unis et la France. Un temps professeur à l’université de Lorraine, il est revenu à Abidjan pour développer son projet de formation, sans autre financement que le sien. Il est aujourd’hui épaulé par l’économiste belge Bruno Bernard, co-créateur du concept EZF, qui le conseille à distance et l’aide dans la recherche de fonds.

Bruno Bernard est choqué par certaines absurdités du marché : « Les Ivoiriens mangent du poulet élevé en France et nourri avec du soja de la forêt amazonienne, à des prix défiant même la concurrence locale ! Avec un peu de machines et du marketing, on pourrait facilement créer des emplois locaux, comme la Côte d’Ivoire essaye de le faire avec le chocolat. »

Samuel Mathey n’est financé que par des parrainages et des dons. Ce qui ne l’empêche pas de voir les choses en grand. Près de 100 000 jeunes Ouest-Africains ont déjà suivi ses cours. Il s’est désormais fixé pour objectif de former gratuitement des femmes : 100 000 en Côte d’Ivoire, 200 000 au Burkina Faso, 1 million au Nigeria… « Nous nous sommes positionnés sur la formation de masse dans les zones rurales pauvres, car ce sont les lieux les plus fragiles. Il ne faut plus perdre de temps : 51 % des Africains vivent sous le seuil de pauvreté », rappelle-t-il. Un défi d’autant plus pressant que « nous n’avons pas encore de système social fiable en Afrique, aucune allocation chômage, pas de retraite ou de redistribution de la richesse ».

Dans les différentes régions ivoiriennes, le processus EZF est souvent le même. Les radios communautaires appellent les femmes volontaires à s’inscrire au programme. Une fois réunies, elles apprennent durant une semaine les techniques pour commencer sans financement extérieur : faire un budget, gérer les bénéfices, ouvrir un compte bancaire, rédiger des dossiers et des business plans, structurer leurs idées…

Cuisine, couture et immobilier

Quelques minutes après le speech de Samuel Mathey dans la salle communale, le voici à Gonzagueville, un quartier populaire du sud d’Abidjan. Parmi les femmes de l’auditoire, la majorité vivent chichement, en « vendant un peu » ou en aidant leur mari. « Depuis qu’on m’a licenciée, je ne travaille plus et je suis à la maison », raconte Pélagie Obicoa. Malgré sa précarité actuelle, elle a déjà trouvé un projet et un peu d’espoir. « Cette semaine, je n’ai pas déjeuné. J’ai donc économisé l’argent. Avec ces 1 000 francs, j’ai acheté des sachets en plastique pour vendre de l’attiéké. J’ai eu quelques bénéfices. Maintenant, je vais transformer l’attiéké, le préparer et le vendre à l’international, comme mes sœurs. » Cette spécialité ivoirienne, de la semoule de manioc, est appréciée dans de nombreux pays étrangers.

Toutes les femmes n’ont pas le même profil. Certaines ont un emploi et cherchent à voir plus grand. Avant d’être couturière, Emilienne Kouaho, 52 ans, a commencé comme domestique. « On m’a placée chez quelqu’un, ça ne me plaisait pas mais j’ai pu économiser un peu, relate-t-elle. J’ai ensuite acheté ma première machine à coudre et appris la couture. J’ai progressé, je me suis installée, puis j’ai pu acheter une deuxième, une troisième et une quatrième machines. » Avec la formation, elle espère agrandir et mieux gérer sa petite entreprise. « Mon mari a perdu son emploi, mais grâce à la couture, j’ai quand même pu scolariser mes enfants et aujourd’hui ils ont un BTS. » Chaque mois, elle arrive à mettre 40 000 francs CFA de côté.

Marie-Laure Kouadio est l’une des coachs EZF qui les suivent plusieurs mois pour la mise en place de leur projet. Ancienne du programme, elle a démissionné de son travail en 2014 et lancé son entreprise de mise en relation de particuliers avec des agences immobilières. « L’idée, c’est de devancer le marché et trouver le bon plan pour le client », dit-elle. Comme elle, 30 % de ceux qui ont suivi la formation EZF ont pu développer leur propre entreprise sur le long terme, selon la Banque africaine de développement (BAD).

Pour celles et ceux qui ont réussi, ces coachs sont des modèles à suivre. Et la jeune entrepreneuse veut transmettre cette mentalité aux plus démunis. « Entre elles, les femmes se sentent plus libres, s’expriment mieux et exposent plus facilement leurs problèmes pour trouver des solutions. Je suis convaincue de leur potentiel. Même si beaucoup ne sont pas allées à l’école, elles ont cette logique d’entreprise au quotidien : elles s’organisent pour gérer la famille mais aussi leur petit business de rue. Selon moi, le développement passe irrémédiablement par les femmes et la jeunesse », expose-t-elle.

« Fixer les populations en Afrique »

La pauvreté a souvent guidé les Ouest-Africains sur la route de la migration. « L’idée avec ce projet, c’est de fixer les populations en Afrique pour ne pas qu’elles aillent mourir inutilement dans la Méditerranée », explique Bruno Bernard. Dans l’appartement de Samuel Mathey, qui est aussi l’open space d’EZF, une quinzaine de jeunes écoutent, attentifs. Des élèves pas comme les autres, qui se trouvaient sur la route du Maghreb ou de l’Europe il y a encore quelques mois. Après les horreurs subies, ils ont été rapatriés par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), qui finance ces formations.

Massandjé Cissé, 27 ans, se remet à croire à son rêve d’enfant : lancer son propre restaurant, à la sauce EZF. Elle compte se rapprocher d’agriculteurs locaux et mettre en valeur leurs produits sur les réseaux sociaux pour récolter un peu d’argent. Puis les cuisiner et lancer son établissement. Marie-Laure Kouadio aime dire à ses élèves : « Allez en Europe pour faire des affaires, pas pour importer la servitude ! »

 

Source : lemonde.fr

Mots clés : Afrique, Actualités, Economie, Auto-Emploi, Samuel Mathey, Chômage