L’Etat propose aux personnes vulnérables des travaux d’intérêt public en échange d’un petit revenu, d’un programme d’épargne et de formations.

Des bénéficiaires du programme Thimo travaillent comme employées communales à Abidjan. Youenn Gourlay

 

Malgré son prénom, Elvis Akouany n’est pas une rock star. Mais à M’pouto, il a plutôt la cote. « Bonsoir le boss »« Bonsoir M. Elvis », lui lance-t-on à tout bout de champ dans ce quartier lagunaire d’Abidjan. Ici, « je suis devenu quelqu’un », note, sourire en coin, l’Ivoirien de 32 ans. Il y a trois ans, il a lancé son petit commerce de location de bâches et d’accessoires dans l’événementiel : tables, chaises, couverts… « Nous sommes dans un quartier où il y a tout le temps des fêtes traditionnelles, il y avait un besoin », explique-t-il.

Rapidement, l’affaire a bien marché et Elvis a pu mettre de l’argent de côté. L’entrepreneur a même ouvert un bar puis un pressing, à quelques rues, et emploie plusieurs personnes de M’pouto en fonction des besoins. Alors qu’il était un peu perdu après avoir raté son BTS en gestion commerciale, Elvis gagne désormais plus de 200 000 francs CFA par mois (plus de 300 euros), l’un des meilleurs salaires du quartier.

Le trentenaire a bénéficié du tout premier programme Thimo (Travail à haute intensité de main-d’œuvre) développé par le gouvernement ivoirien en 2015. Il s’agit de l’un des instruments de politique de protection sociale et d’emploi les plus utilisés dans le monde, notamment en raison de sa simplicité. En 2015, 94 pays avaient un programme Thimo en cours, tous légèrement différents en fonction des réalités régionales. Le dispositif est souvent utilisé dans les situations de crise (post-conflit, insécurité alimentaire…) pour augmenter à court terme les revenus, la consommation ou la santé des individus.

Des volontaires tirés au sort

En Côte d’Ivoire, 60 % de la population n’a pas terminé le cycle d’enseignement primaire, ce qui se traduit plus tard par des petits boulots mal payés. Dans la commune huppée de Cocody, on trouve aussi cette population précaire, peu ou pas qualifiée, « que la vie a éloignée de l’école et donc de l’emploi », détaille Fernand Yapi, responsable du programme dans cette partie de la ville. Ces gens presque invisibles parmi les villas et les centres commerciaux modernes sont souvent « des mères de famille d’une trentaine d’années avec des enfants en bas âge », détaille-t-il.

Durant six mois, certains ont travaillé comme employés communaux. Dans leur combinaison orange, ils ont ratissé, ramassé, débroussaillé les espaces verts pour une somme mensuelle de 55 000 francs CFA – presque un SMIC ivoirien –, répartie en salaire (35 000 francs CFA) et en épargne (20 000) sur un compte bancaire ouvert par le Bureau de coordination des projets de l’emploi (BCPE), qui chapeaute le programme dans le pays et accompagne ses bénéficiaires durant six mois supplémentaires afin de bien investir les 120 000 francs CFA épargnés.

« 35 000 francs, c’est peu », constate Mireille Ouattara, 35 ans, qui a travaillé toutes les semaines de 8 heures à 14 heures. Mais avec ces horaires, « ils peuvent retourner à leur petit boulot l’après-midi pour arrondir les fins de mois », explique Fernand Yapi. Cette approche n’a pas tout de suite fait l’unanimité. « Lorsqu’on a réuni les gens du quartier pour expliquer le projet, la moitié de la salle s’est vidée. Mais si on donne plus d’argent, on ne touche plus les plus vulnérables, ceux qui ont réellement besoin d’aide », note Léopoldine Aka du BCPE. Malgré tout, la demande est trois fois supérieure à l’offre.

« Un filet social à court terme »

Pour les travailleuses de Cocody, ce sont les derniers jours du programme. « Ça nous a vraiment aidées », insiste Edwige Galon, fière du chemin parcouru. Durant six mois, elle et ses collègues, habituellement vendeuses de fruits, de cigarettes ou de perruques dans la rue, disent avoir trouvé un cadre, une équipe et gagné un peu mieux leur vie. Elles ont suivi des cours d’entrepreneuriat et de gestion pour mieux gérer leur petite affaire, voire lancer une nouvelle entreprise. Car en Côte d’Ivoire, comme le révèle une des études consacrées au programme Thimo, le dispositif crée surtout du travail indépendant. « Je vais reprendre mon salon de mèches, mais en plus gros », annonce par exemple Dorothée Mel.

Si le programme est présent dans de nombreux pays en développement et notamment en Afrique (Ethiopie, Malawi…), la Côte d’Ivoire est le seul à avoir réalisé une étude d’impact rigoureuse. « Elle confirme globalement son efficacité en tant que filet social à court terme », note Alicia Marguerie, économiste à la Banque mondiale. Le gain est positif pour les revenus de l’individu et du ménage, entraînant une hausse des dépenses de nécessité : alimentation, éducation et santé. « Surtout, il améliore le bien-être et le comportement des participants, ce qui augmente les chances d’obtenir un travail par la suite », écrit Alicia Marguerie.

Certains effets bénéfiques, comme le fait d’obtenir un meilleur emploi que le précédent, sont atténués ou disparaissent à moyen terme (entre 18 et 21 mois après le programme). Mais l’estime de soi et la gestion de l’épargne progressent et les différentes formations permettent d’envisager l’avenir un peu plus sereinement. En 2021, quelque 8 000 Ivoiriens auront bénéficié de cette aide. Trop peu ? « On fait avec les moyens du gouvernement », élude Charles Assoumou, secrétaire exécutif de la Plateforme de services de Côte d’Ivoire, un dispositif local d’insertion.

Pensé à court terme, le programme Thimo ne dispose d’aucune étude sur les effets à plus longue échéance, mais certains volontaires s’en sont sortis. C’est le cas de José-Léon Gueï, qui a lancé sa boutique de produits phytosanitaires dans le quartier très populaire des Oliviers, à Cocody. Il pourrait reprendre à son compte cette devise qu’Elvis a inscrite sur son petit bureau blanc : « Un des plus grands plaisirs de la vie est de faire ce que les autres nous croient incapables de faire. »

 

Source : lemonde.fr

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