Entré en vigueur en mai, le marché commun doit officiellement être lancé le 7 juillet par l’Union africaine lors de son sommet à Niamey. Mais les risques en cas de règles mal conçues sont réels

 

Le 30 mai 2019 est entrée en vigueur la nouvelle zone de libre-échange continentale (Zlec), l’une des plus vastes au monde si l’on raisonne en termes de nombre de pays impliqués (27 – soit plus de la moitié du continent), démographiques (près de 1,2 milliard de personnes), ou d’étendue géographique.

Sa mise en place ne répond pas à un dogme, mais à une volonté concrète de fluidifier les échanges au cœur du continent afin d’en faire un socle pour le développement de l’Afrique. Car, sous sa forme actuelle, le commerce africain est un paradoxe. D’un côté, le continent détient l’une des superficies les plus étendues de la planète derrière le continent asiatique (près de 30 millions de kilomètres carrés), et représente 16 % de la population mondiale (deux fois l’Amérique latine et trois fois l’Amérique du Nord). D’un autre côté, elle pèse moins de 5 % du commerce mondial, son commerce intérieur étant fortement balkanisé (6 % seulement du total des échanges entre pays).

Cette situation tient d’abord à des raisons historiques, notamment la manière dont le continent a été intégré dans la division internationale des échanges après le XVe siècle. Depuis, les pays n’ont jamais réussi à changer leur positionnement sur les chaînes de valeur internationales (toutes les activités nécessaires à la production des biens et services, depuis leur conception, jusqu’à leur production finale). Le continent est resté un grand pourvoyeur de matières premières pour les pays industrialisés – et aujourd’hui pour les pays émergents comme la Chine. Il subit fréquemment les fluctuations des prix sur les marchés internationaux, importe une grande partie des produits transformés et à plus forte valeur ajoutée.

Mécaniquement, cette asymétrie a mené les pays sur des trajectoires de balance de paiement déséquilibrées, les a enfermés dans un cercle vicieux de crises périodiques de surendettement et en a fait des pays extravertis, c’est-à-dire que les économies sont sous dépendance des marchés de capitaux et du commerce extérieurs. La Zlec peut-elle constituer un point de départ pour inverser cette situation ?

Ne pas dissocier le commerce des relations géopolitiques

La première erreur à ne pas commettre serait de continuer à dissocier le commerce des relations géopolitiques. L’Afrique compte déjà un nombre élevé de communautés économiques régionales (14), sans que cela ait eu un effet sur le développement du commerce. Du fait d’un manque de coordination, voire de la mésentente politique entre États, et malgré la libéralisation commerciale de jure, les pays ont toujours négocié en ordre dispersé les accords commerciaux avec le reste du monde.

Pire, entre eux-mêmes, ils ont maintenu des barrières non tarifaires – ce qui a provoqué de grandes distorsions économiques et annihilé les effets positifs qu’aurait dû avoir le désarmement tarifaire. Pour donner son plein effet, la Zlec doit être complétée, rapidement, par une harmonisation des règles d’acheminement, de conditionnement, des délais et procédures de dédouanement, la mise en place d’instances de contrôle et de règlements des litiges, etc. Tout cela n’est pas une affaire de technocratie, mais avant tout de volonté politique. Chacun devrait penser « Afrique » et ne plus se focaliser sur les seuls intérêts nationaux.

À l’heure où les gouvernements d’autres continents, en Europe et en Asie, par exemple, se battent pour faire valoir auprès des populations l’idée d’une identité continentale – au prix parfois d’âpres débats –, cultiver auprès des ménages, des entreprises et de tous les acteurs de terrain africains la vision d’un commerce destiné à pousser un panafricanisme vecteur de paix, de justice et de prospérité n’est pas inaccessible.

Ne pas dissocier le commerce de la lutte contre la pauvreté

Une seconde erreur à ne pas répéter est de dissocier le commerce de la lutte contre la pauvreté. L’Afrique compte le plus grand nombre de pauvres sur la planète. Plus de 40 % des subsahariens vivent sous le seuil de pauvreté. Les infrastructures de transport, d’énergie, d’accès à l’eau et au numérique y font encore cruellement défaut. La pollution domestique y explique un quart des décès et raccourcit l’espérance de vie. L’exposition aux particules fines est la deuxième plus élevée dans le monde à cause des émissions toxiques liées à l’utilisation domestique de la biomasse – matière organique d’origine végétale (microalgues incluses), animale, bactérienne ou fongique (champignons), utilisable comme source d’énergie.

Dans ce contexte, le commerce n’est pas une fin en soi, mais un moyen. L’une des faiblesses des politiques commerciales jusqu’à présent a été la lenteur de leur mise en œuvre concrète. La construction d’infrastructures routières ou de postes douaniers prend un temps considérable, les procédures sont longues à entrer en application, l’accès aux financements – notamment par le biais des marchés de capitaux privés – n’est pas toujours sécurisé. Cette lenteur est d’origine systémique : temps lié aux décaissements, aux travaux d’études, désaccords politiques, démotivation des acteurs sur le terrain, maintien de positions oligopolistiques, faiblesse des régulations, comportements non coopératifs entre acteurs politiques, absence de vision à long terme.

Tout cela empêche la montée en gamme rapide des systèmes productifs et l’accumulation de nouveaux savoir-faire par la pratique. Des changements ne peuvent avoir lieu que s’il y a un « choc » dans la prise de conscience du caractère urgent de faire bondir le commerce infra-régional. Car il s’agit de créer, au plus vite, de la richesse et des emplois pour absorber l’arrivée sur le marché du travail de générations de plus en plus jeunes.

Prendre soin de ses terres

L’Afrique peut s’inspirer de l’Asie. Par exemple, en quarante ans seulement de son implication dans le commerce international, la Chine a sorti de la pauvreté près de 700 millions de ruraux : le taux de pauvreté du pays y est passé de 97 % en 1978 à près de 3 % en 2018. L’Afrique n’y parviendra que si elle cible les segments prioritaires de son commerce intracontinental : les innovations au service de l’agriculture dans les zones rurales couplées à un investissement dans les infrastructures de base, la santé et l’éducation pour hausser les compétences humaines.

Par ailleurs, l’Afrique a des avantages dont elle ne tire aucun bénéfice. Richement dotée en ressources naturelles non carbonées, son rôle dans la transition vers une économie verte mondiale pourrait être une opportunité. Mais en raison des rapports de puissance géopolitiques qui lui sont défavorables, elle brade ses rares terres dans l’exportation à des pays tiers, alors qu’elle pourrait devenir un exportateur de produits finis utilisés ailleurs dans le monde dans la nouvelle économie numérique.

En outre, la surexploitation de certaines terres agricoles et ressources forestières met en danger la préservation de ses écosystèmes naturels. Au moment où les réserves mondiales en céréales ne cessent de diminuer et que la sécurité alimentaire est un enjeu mondial, le continent compte de nombreuses terres arables non exploitées (d’une superficie comprise entre 200 et 250 millions d’hectares). L’Afrique pourrait ainsi devenir le grenier à grains du monde et faire de l’agriculture le fer de lance de ses exportations. Mais une partie de ces terres est achetée en masse par de nouvelles puissances émergentes.

Le défi du commerce infra-africain

La troisième condition de réussite de la Zlec reposera sur la réponse à la question suivante : que peut faire le continent africain pour lui-même et par lui-même, en matière de commerce ? Le continent doit rapidement mettre fin à sa grande dépendance des importations, qu’il s’agisse de produits et services intermédiaires – intrants dans la production –, de produits manufacturés ou de services en provenance de pays tiers.

Pour ce faire, les pays doivent encourager les créativités et les innovations locales en mettant en place des règles d’origine pour promouvoir un minimum de contenu africain dans la valeur ajoutée des produits et des services. Cela nécessitera sans doute une renégociation des accords commerciaux que les pays ont déjà passés avec les Amériques, l’Europe et l’Asie. Les nouveaux interlocuteurs des pays tiers seront les représentants de la Zlec, non plus ceux des pays ou des autres zones de libre-échange existantes.

Cela nécessitera un grand courage politique. Il occasionnera peut-être des tensions géopolitiques, mais ce sera, sans doute, un prix à payer pour accroître le bien-être des générations présentes et futures. Sur le plan économique, la référence de l’Afrique ne peut plus être les modèles de référence hérités du XIXe siècle, ou les nouvelles théories du commerce international qui en ont hérité, mais plutôt la théorie de la croissance en vol d’oies sauvages de l’économiste japonais Akamatsu.

Le commerce ne permet à une nation de s’enrichir que s’il génère une montée en gamme progressive dans les chaînes de valeur intracontinentales, que si les industries et activités naissantes ont le temps de s’aguerrir avant d’affronter la concurrence mondiale (ce qui est possible grâce à un protectionnisme provisoire). Historiquement, toutes les nations du monde ont agi de la sorte. Certains pays restent fortement protégés de la concurrence internationale, sur des secteurs qu’ils considèrent comme stratégiques. Ce sera aux Africains de définir les segments qu’ils jugent comme étant stratégiques au sein de la Zlec.

La Zlec, un « bien commun »

Le chemin pour la réussite de la Zlec sera sans doute long, impliquant plusieurs générations et un changement d’approche du rôle de l’Afrique dans la division internationale des échanges. C’est une affaire de plusieurs générations. Le point important est que la génération actuelle des chefs d’État et de gouvernements ait ouvert une voie, tracé un chemin, donné un cap.

Pour le maintenir, ils devront convaincre les populations du fait que la Zlec figure parmi les biens communs au sens où le définissait le philosophe John Rawls, c’est-à-dire un acquis que toutes les générations à venir devront défendre coûte que coûte au nom du bien-être de tous.

* Gilles Dufrénot est économiste, chercheur associé au CEPII et professeur à Aix-Marseille Université, Aix-Marseille Université (AMU).

 

Source : lepoint.fr

Mots clés : Afrique, Actualités, Economie, Zone de libre-échange continentale