Au-delà de sa quête d’augmenter la part de valeur ajoutée créée sur place, l’Afrique est aussi partie prenante de la conception de robots, de drones, d’imprimantes 3D, d’objets connectés, etc. De quoi au moins lui permettre de créer plus d’emplois.

 

En matière d’industrialisation, l’Afrique a pris du retard. Ces dernières décennies, c’est autour de l’exportation des matières premières à l’état brut qu’a tourné l’économie du continent. Laissant à d’autres régions du monde, Asie du Sud-Est en tête, tout le loisir de prendre le leadership du secteur. Mais, depuis quelques années, le secteur manufacturier est entré dans une nouvelle ère : celle de la quatrième révolution industrielle. L’automatisation des pratiques devient réalité.

Les processus et les techniques changent et incluent le numérique dans toutes les créations. Un véritable bouleversement qui touche tous les continents du monde. Et en Afrique ? L’industrie 4.0 représente-t-elle une menace ou, au contraire, une opportunité d’emploi ? La question a été débattue lors d’une conférence dédiée dans le cadre des Journées européennes du développement (EDD) à Bruxelles.

Vers l’usine du futur…

Première certitude, le passage à la quatrième révolution industrielle s’accompagnera forcément de pertes d’emplois. En cause notamment : le coût d’exploitation des robots et des imprimantes 3D, moins élevé que celui de la main-d’œuvre. D’après l’étude L’Automatisation et l’avenir de l’industrie en Afrique du think tank londonien Overseas Development Institute, en 2034, un ouvrier kényan coûtera en effet plus cher que l’utilisation d’un robot. Les tâches répétitives, comme celles exercées par les ouvriers des mines, seront les premières remplacées. Mais, pour Georgina Hutchinson, chercheuse à l’Institut Tony Blair, ça n’est pas forcément une mauvaise nouvelle.

« L’automatisation met en danger les emplois existants, c’est un fait. Mais les robots peuvent aussi avoir l’avantage d’exercer des travaux difficiles et fastidieux. Ça peut être une chance pour l’Afrique », explique-t-elle. Avec la quatrième révolution industrielle, le continent pourrait donc rattraper son retard en matière d’industrialisation. Car, au contraire des États déjà industrialisés qui doivent désormais repenser leurs anciens systèmes, les pays africains ont un train d’avance : ils peuvent passer directement à l’étape de l’usine du futur.

… pour rester compétitif

Une véritable opportunité pour certains territoires, déjà fortement digitalisés. Au Kenya, par exemple, le paiement mobile a pris le dessus sur le paiement par cash, sans passer par la « case » bancarisation. Aujourd’hui, le « mobile money » représente 50 % du PIB du pays. Dans ce contexte, l’apparition et la concrétisation de nouvelles professions de l’industrie 4.0 sont certaines. Ingénieurs analytiques, techniciens spécialisés, experts en intelligence artificielle et même coachs de robots… la palette des métiers de l’usine digitale offre de nombreuses opportunités. Et crée de l’emploi. « Une voiture autonome supprime l’emploi d’un chauffeur taxi. Mais pour qu’elle fonctionne, des opérateurs sont indispensables ! » explique Elvis Melia, chercheur à l’Institut allemand de développement.

« La digitalisation des manufactures démocratise le secteur, et devient, en soi, un nouveau secteur porteur de l’économie d’un pays. C’est déjà le cas en Afrique de l’Est », affirme Georgina Hutchinson. Et pour Elvis Mélia, c’est un modèle à suivre. « Oui, l’automatisation est une menace pour les emplois existants. Mais elle peut en créer tout autant. Si l’Afrique veut rester compétitive dans l’économie mondiale, elle n’a pas le choix : elle doit prendre le train en marche. »

La formation en question

Et pour y parvenir, une seule option : la formation. « La quatrième révolution industrielle peut être une belle opportunité d’intégration des populations africaines, en constante croissance, au marché du travail, explique Edward Brown, directeur du Centre africain pour la transformation économique (ACET) situé au Ghana. Mais, pour cela, une refonte de l’éducation est indispensable. » Certains pays du continent s’en donne déjà les moyens. À Kigali, au Rwanda, un diplôme dédié, « l’African Masters of Machine Intelligence » (AMMI) forme les étudiants à l’intelligence artificielle. Réalisé en partenariat avec Facebook et Google, le cursus s’étale sur un an, et prépare les futurs ingénieurs à relever les défis de la digitalisation en entreprises.

Au Maroc aussi, les écoles et diplômes dédiés commencent à émerger, comme l’école 1337. Créée par l’Office chérifien des phosphates (OCP) et l’entrepreneur français Xavier Niel, l’établissement est accessible gratuitement, et sans prérequis particuliers, après un test de présélection. Au programme ? Enseignement et pratique du code informatique, via un apprentissage basé sur le partage de connaissances. Et donc sans professeurs. Une pédagogie inédite, qui, si elle surprend de prime abord, peut avoir l’avantage d’intégrer les jeunes déçus par le système scolaire classique.

« Pour appréhender cette nouvelle ère industrielle, il faudra compter avec la EdTech, assure Georgina Hutchinson. En Inde et aux États-Unis, elle a eu une importance considérable, car elle intègre le plus grand nombre, pas seulement les jeunes issus de la classe moyenne. Avec la EdTech, même les plus modestes ont accès à une éducation de qualité, qui leur apprend un métier et leur permet de trouver du travail. » « Aujourd’hui en Afrique, il y a vraiment un problème d’inadéquation des profils, déplore Edward Brown. C’est aux gouvernements qu’il revient de se soucier de la question. »

« Des autorités proactives »

Si les autorités africaines doivent effectivement « s’adapter à ce changement de paradigme », c’est également elles qui devront s’assurer des pratiques mises en place par les entreprises. Et que celles-ci favorisent bien la création d’emplois, après les suppressions conséquentes de l’automatisation. « Les gouvernements devront garder un œil sur ce qu’il se fait, c’est dans leur intérêt, soutient la chercheuse de l’Institut Tony Blair. Une croissance sans création d’emplois est aujourd’hui très critiquée à l’extérieur, et source de frustrations à l’intérieur du pays ».

Un avis partagé par Edward Brown. « Les autorités doivent être proactives sur la question. C’est dès maintenant qu’il faut créer des infrastructures capables de soutenir la transformation industrielle. Et en premier lieu celles qui favorisent un accès généralisé à Internet », affirme-t-il. Pour le directeur de l’ACET, quelques pays ont déjà donné l’exemple, à l’instar du Kenya, du Botswana, du Ghana ou encore du Sénégal. Des états où « des structures dédiées ont vu le jour », et où « les autorités soutiennent et facilitent le virage de l’automatisation ».

 

Source : lepoint.fr

Mots clés : Afrique, Actualités, Economie, Industrie 4.0, Emplois