Le changement climatique impose un bouleversement des modèles actuels de croissance économique. Pour Moustapha Kamal Gueye, la transition vers une économie verte représente une formidable opportunité pour l’emploi.

La transition écologique est-elle selon vous une menace ou une opportunité pour l’emploi dans les pays en développement ?

La transition vers une économie verte entraînera inévitablement des pertes d’emplois dans certains secteurs, mais ces pertes seront plus que compensées par de nouvelles possibilités d’emploi. Le monde du travail, intrinsèquement lié au milieu naturel, a besoin d’un environnement durable. De fait, ce qui détruit l’emploi et les moyens de subsistance, en particulier dans des pays où 40 % des emplois dépendent des ressources naturelles, c’est l’inaction face au changement climatique et à la dégradation de l’environnement. Perte de la biodiversité, déforestation, raréfaction des ressources naturelles, réchauffement climatique sont autant de défis qui, s’ils ne sont pas relevés dans un avenir proche, seront et sont parfois déjà des causes de détérioration ou de destruction d’emplois.

L’enjeu est énorme. Une étude du BIT a montré que, si les mesures d’atténuation des changements climatiques entraîneront la perte d’environ 6 millions d’emplois à court terme, elles permettront aussi la création d’environ 24 millions d’emplois d’ici 2030. C’est une augmentation nette de 18 millions d’emplois dans le monde grâce à l’adoption de pratiques durables. Elle est en partie due à la baisse de productivité, notamment liée aux effets négatifs du changement climatique sur la santé et donc l’efficacité des travailleurs.

Qu’est-ce qu’un « emploi vert » ?

Un emploi vert est un emploi décent, c’est-à-dire qu’il offre au travailleur un salaire convenable, des conditions de sécurité sur son lieu de travail et une protection sociale. Sa spécificité est qu’il contribue aussi à réduire les impacts négatifs de l’activité économique sur l’environnement, à lutter contre la pollution, pour une meilleure gestion des déchets… Un emploi vert favorise une économie durable d’un point de vue environnemental, économique et social.  

En quoi la transition vers une économie verte est-elle indissociable d’une stratégie globale de développement économique et social ?

Pour atteindre l’objectif à long terme de l’Accord de Paris de 2015 (contenir la hausse de la température moyenne mondiale en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels), nos sociétés n’ont pas d’autre choix que de sortir de l’ère fossile d’ici la fin de ce siècle. Cette transition vers une économie durable à faible émission de carbone nécessite une transformation structurelle qui impliquera tous les secteurs économiques : le passage à une économie circulaire va modifier l’organisation et la restructuration de toutes les activités. La transformation écologique doit s’accompagner de mesures économiques et sociales favorisant le travail décent, facilitant le redéploiement des travailleurs, offrant des solutions locales et soutenant les travailleurs déplacés. Protéger l’emploi est la meilleure des réponses au défi climatique. Mais c’est aussi en prenant des mesures ambitieuses pour l’environnement que les emplois seront protégés et de nouveaux emplois créés.  

Les normes internationales du travail sont-elles suffisantes pour accompagner cette transition ?

En permettant d’offrir des conditions de travail décentes dans les secteurs émergents du développement durable, en matière de santé ou de sécurité par exemple, les normes internationales du travail constituent un pilier social de l’économie verte. Pour autant, elles ne prennent pas encore suffisamment en compte la question spécifique du changement climatique. Je pense par exemple au stress thermique, un phénomène touchant surtout les travailleurs de l’agriculture et des pays en développement. Dans la perspective d’une hausse de 1,5 °C d’ici la fin du xxie siècle, on estime que, d’ici 2030, c’est 2 % du temps de travail qui risque d’être perdu en raison de l’augmentation du stress thermique, soit une perte de productivité équivalant à 72 millions d’emplois à plein temps. Ce stress thermique est un risque pour la sécurité et la santé au travail, il doit être reconnu comme tel. Certains de nos instruments juridiques internationaux doivent donc être reconsidérés à l’aune des défis posés par le changement climatique.

Comment structurer la transition écologique pour que son impact sur l’emploi et la croissance dans les pays en développement soit positif ?

Certains pays ont pu améliorer leur marché du travail tout en découplant la croissance et en maîtrisant leurs émissions de carbone. Sur le continent africain, c’est le cas de l’Éthiopie, un leader dans le domaine des énergies renouvelables, qui mise sur la diversité de l’approvisionnement en énergie propre : ferme éolienne, centrale géothermique, énergie solaire ou hydroélectricité. Au Sénégal, les programmes de reconstitution des forêts de mangroves permettent de résister à l’érosion des sols et de limiter l’avancée des eaux. Ces nouvelles activités génèrent de nouveaux emplois considérés comme verts.

De la même manière, l’utilisation accrue de véhicules électriques ou hybrides crée de nouveaux métiers offrant des opportunités d’emplois verts. Ce potentiel d’emploi requiert cependant une mise à niveau des compétences et de la formation pour adapter le milieu du travail à la transition écologique. Il réclame également des mesures sociales de soutien aux travailleurs d’ores et déjà impactés par le changement climatique.

Quel est le rôle des pouvoirs publics pour allier croissance économique et transition écologique ?

Le changement climatique confronte les autorités publiques à un double défi : comprendre la nature des modifications à opérer sur le marché du travail et parvenir à en mesurer l’ampleur. Mais la nature et l’ampleur de ces changements varient en fonction des contextes nationaux et géographiques. Sur les zones côtières, c’est l’industrie touristique qui est impactée négativement par la montée des eaux. Dans certaines régions d’Afrique, c’est la productivité du travail qui se trouve freinée par la hausse des températures. L’implication des pouvoirs publics se joue donc aux niveaux local et national. L’autorité politique doit fournir une orientation générale, un suivi et garantir la mise en application de la transition au niveau local en privilégiant la concertation et le dialogue social. À cet égard, les communautés locales et les partenaires sociaux sont également des acteurs essentiels de la transition vers des économies et des sociétés écologiquement durables.

Cela passe-t-il par des partenariats avec le secteur privé ?

Changer les modes de production énergétique d’ici la fin du siècle exige une collaboration internationale entre les pays, les entreprises et les travailleurs et n’est réalisable qu’avec des investissements massifs. Les entreprises ont donc un rôle essentiel à jouer dans la transition, à travers les emplois verts, l’innovation, l’adoption de nouvelles technologies et de nouveaux modes de production, l’investissement et l’établissement de normes. Ces processus créateurs d’emplois verts à grande échelle ne peuvent s’engager qu’avec les acteurs de l’économie réelle.

 

Source : ideas4development.org

Mots clés : Afrique, Actualités, Economie, Emplois, Changement climatique, Transition écologique