Pour renouveler le paradigme de la relation entre la France et l’Afrique, la French African Foundation entend s’appuyer sur une communauté de « young leaders » afin de construire un deal inclusif gagnant-gagnant. Ses coprésidents, africain et français, se sont confiés au Point Afrique.

 

Dans le sillage de l’initiative de l’ex-Fondation AfricaFrance, la toute nouvelle French African Foundation a lancé un appel à candidatures en vue de repérer des talents à même de porter la qualité de young leaders. Ils sont issus de plusieurs écosystèmes, économiques, politiques, universitaires, sociaux et culturels, et sont à même d’être représentatifs de cette nouvelle génération qui va avoir sur ses épaules la responsabilité du leadership de la coopération et des échanges entre, d’un côté, une Afrique en plein devenir, et de l’autre, une France en pleine remise en question de ses modes d’approche du continent. À la manœuvre, Alexandre Coster, 37 ans, Français, fondateur et PDG du groupe Baobab +, entrepreneur social dans les domaines de l’éducation, de la finance digitale, de l’accès à l’énergie, Yvonne Mburu, 37 ans, Kényane, scientifique, membre du Conseil présidentiel pour l’Afrique, fondatrice et directrice générale de Nexakili, réseau mondial de professionnels africains de la santé, de scientifiques, d’ingénieurs et de technologues, Khaled Igué, 36 ans, Béninois, désigné Young Global Leader par le World Economic Forum of Davos (2018), fondateur et président du think tank Club 2030 Afrique pour un développement économique et social durable des pays africains, Marion Scappaticci, Française, 32 ans, directrice déléguée auprès de Lionel Zinsou, ex-Premier ministre du Bénin, ex-coprésident d’AfricaFrance et actuel président de SouthBridge, enfin, Grégoire Schwebig, fondateur et PDG d’Haussmann, entreprise leader dans les solutions innovantes de bureaux dans plus de 14 pays en Afrique.

Concrètement, sur près de 700 dossiers attendus, une trentaine sont appelés à être retenus pour bénéficier de mentorat, de formation, de networking et last but not the least de l’hébergement lors de deux regroupements, l’un pendant l’été à Paris, en France, l’autre en automne à Accra, au Ghana. Et pour cause : la sélection des French African Young Leaders est placée sous le double haut patronage du président français, M. Emmanuel Macron, et du président ghanéen, M. Nana Akufo-Addo. Elle est par ailleurs soutenue par le groupe Duval (immobilier), Egon Zehnder (recrutement de hauts dirigeants), Publicis Consultants (relations publiques et communication), Deloitte (audit et conseil) l’Essec (éducation, formation), Baobab + (finance) et l’Agence française de développement.

Autant d’éléments qui justifient un entretien croisé avec Yvonne Mburu, coprésidente africaine de la French African Foundation, et Alexandre Coster, coprésident français de la même fondation.

Le Point Afrique : Quelle perception avez-vous des réalités qui sous-tendent en entreprise et sur des registres plus individuels les relations entre Africains et Français sur le continent et en France  ?

Yvonne Mburu : Autour de moi, je vois principalement des gens dynamiques qui ont à cœur de proposer des solutions, de s’engager et qui sont prêts à sortir des sentiers battus pour faire de réels progrès. C’est certainement le cas dans les aventures entrepreneuriales, que ce soit les entrepreneurs africains ou français. Par contre sur le plan sociétal, je vois un immobilisme terrible. D’un côté, je constate une ignorance absolument accablante du continent africain. De l’autre, je vois une méfiance envers la France qui est enracinée dans l’histoire et que nous n’arrivons pas à surmonter. Je vois une simplification excessive et une banalisation des problèmes qui me frustrent énormément. La réalité est évidemment plus complexe et la solution ne se trouve pas dans des recommandations rédigées à la hâte dans une salle de conférence. Dans certains domaines comme la santé, par exemple, les voix les plus fortes continuent de mettre en avant les mêmes vieilles idées désuètes. Cela dit, je ne pense pas que tout soit perdu. Bien au contraire, je pense qu’il nous faut dialoguer. Les incompréhensions peuvent être surmontées si nous avons la volonté et la ténacité adaptées. Et il nous faut surtout des symboles de réussite, de ceux qui démentent les stéréotypes et nous permettent de construire un autre récit. La French African Foundation compte amener sa pierre à l’édifice par l’identification de ces profils et l’accélération de leur impact positif sur les relations franco-africaines.

Co-présidente africaine de la French African Foundation, Yvonne Mburu, ici sur le plateau de TV5 Monde, promeut un réseau de santé qui relie toutes les compétences africaines.

Alexandre Coster : Dès mon premier emploi après mes études, je suis parti travailler au Sénégal pour créer la première école de commerce française en Afrique, au Sénégal. Cette école a été créée en partenariat avec une grande école de commerce sénégalaise, l’IAM (Institut africain de management) et des écoles de commerce françaises. Dès le départ, j’avais compris que c’est le mélange des savoir-faire et savoir-être entre professionnels africains et français qui ferait la réussite de cette école. J’ai aujourd’hui 38 ans et j’ai vécu sur le continent africain durant 13 ans sur 15 ans de carrière professionnelle. Nous n’avons jamais cessé d’apprendre mutuellement les uns des autres. Dès lors qu’un climat de confiance et de respect mutuel s’installe dans une relation professionnelle, les préjugés d’un côté comme de l’autre sont écartés. Comme le disait Paul Valéry, « enrichissons-nous de nos mutuelles différences ». J’appartiens à une génération qui ne peut oublier le passé entre la France et les pays africains, mais les choses ont aujourd’hui beaucoup évolué, également notre rapport à ce passé. J’ai aujourd’hui un grand nombre d’amis, de collègues, de partenaires africains qui évoluent dans le monde l’entreprise avec beaucoup de compétences et de talents. Cela se voit aujourd’hui avec autant de sociétés africaines et étrangères en Afrique gérées par des Africains. Les jugements et la crainte de l’autre viennent toujours de la non- connaissance de l’autre. La French African Foundation devra également jouer un rôle dans ce sens entre la France et l’Afrique notamment auprès du grand public. Je pense qu’à terme, seuls les étrangers entrepreneurs, investisseurs ou avec des métiers très spécifiques pourront évoluer dans le secteur privé.

Quelles évolutions vous paraissent notables sur les plans économique, social, culturel, voire politique ?

Y. M. : Économique : sans aucun doute la zone de libre-échange (qui serait la plus grande au monde) qui va accroître le commerce intra-africain et permettre aux pays d’Afrique de réaliser tout leur potentiel humain et économique, et être à même de négocier sur un pied d’égalité avec les autres régions du monde.

Social et politique : à travers les mouvements citoyens pour la démocratie et l’inclusion, je vois une jeunesse qui croit en elle-même et en sa capacité de transformer l’Afrique de l’intérieur, une jeunesse qui ne supporte plus les abus de pouvoir qui ont étouffé l’espoir et le progrès. Je suis encouragée par la façon dont la jeunesse s’est approprié la technologie, notamment à travers les plateformes de réseaux sociaux, pour rendre les espaces d’expression plus libres et plus démocratiques loin des préjugés et des stéréotypes.

Culturel : c’est là que je vois que le panafricanisme est en marche notamment au niveau des artistes et des créatifs. Je vois les « fashion weeks » dans les villes africaines avec des artistes représentant tout le continent. Je suis heureuse de voir que des collaborations cinématographiques sont concrétisées entre des réalisateurs kényans, nigériens et sud-africains. Qui plus est des manifestations comme la saison Afrique 2020 en France permettront aux Africains de parler à la France et au monde entier, de révéler ce qu’ils sont et ce qu’ils font.

A. C. : Un grand nombre de pays africains connaissent aujourd’hui une forte croissance à 2 chiffres, mais qui ne se reflète pas toujours sur le plan social. Ce phénomène est planétaire, mais se ressent davantage en Afrique où encore une trop grande partie de population vit sous le seuil de pauvreté. Que ça soit en Occident ou en Afrique, notre génération croit de moins en moins à la capacité du monde politique de pouvoir faire évoluer les choses, en tout cas rapidement. On voit donc aujourd’hui un grand nombre de jeunes entrepreneurs prendre leur destin en main et créer leur propre entreprise, leur start-up.

Co-président de la French African Foundation, Alexandre Coster, ici sur le plateau de TV5 Monde, a passé l’essentiel de sa vie professionnelle en Afrique.© DR

Le développement de l’Afrique passera par l’émergence de ces PME qui constitueront le paysage économique africain, créeront des emplois, de la valeur. Cela conduira à une émergence sociale et à une formalisation du secteur privé. En France par exemple, les PME représentent 49 % des employeurs, les grandes entreprises seulement 27 %. Pour cela, il faut que les investisseurs suivent. C’est un peu ce qui manque encore aujourd’hui. Et c’est d’ailleurs une des missions de la French African Foundation de conduire à poser un autre regard sur la jeunesse africaine qui fera l’économie de demain. Et il faudra l’appuyer à travers un réseau qui soit à même d’attirer les investissements sur le continent africain.

Dans un environnement franco-africain en pleine effervescence, en quoi l’approche de la French African Foundation est-elle pertinente ?

Y. M. : Son approche repose d’abord sur la jeunesse qui croit profondément en sa capacité de faire bouger les lignes, et ensuite sur sa capacité à rassembler des personnes engagées, qu’elles soient du monde académique, scientifique, économique, culturel, militaire ou du monde politique. Il nous faut un lieu de rencontres pour parler de nos espoirs comme de nos déceptions. Pour exiger une meilleure représentation de la jeunesse à la prise de décisions qui nous concernent en premier. Nous ne sommes plus les leaders de demain, nous sommes les leaders d’aujourd’hui.

Cela dit, je ne me limite pas à la relation franco-africaine. Je pense qu’il faut également regarder la relation Afrique-Europe et Afrique-Monde avec la France comme porte d’entrée. À court terme, il me semble que ces relations sont de plus en plus tendues et la classe politique continue de nous décevoir par son incapacité à être à la hauteur des enjeux. La crise méditerranéenne en est un exemple. Le changement climatique en est un autre. Malgré ses faibles émissions, l’Afrique est l’une des régions les plus vulnérables aux effets catastrophiques du changement climatique. On assiste aux destructions causées par les cyclones au Mozambique. Qui est responsable  ? Quelles sont les conditions pour la paix ? C’est un nouveau monde et la façon dont nous abordons ces questions avec franchise et respect est d’une grande importance. Le rôle de la fondation est justement d’être un moyen de faciliter ces échanges. Nous avons un destin commun, nous devons dès à présent créer des liens de confiance qui permettront de se réunir, de s’interroger, et de trouver des solutions communes.

A. C. : La French African Foundation n’est un pas un programme gouvernemental ou d’un bailleur de fonds de plus comme il en existe déjà beaucoup. Cette fondation est créée par la jeune génération africaine et française provenant du secteur privé pour mettre en place un réseau de leaders qui, demain, pourront, ensemble, avoir une forte influence pour défendre leur vision du monde tant sur l’économie, l’environnement, l’éducation, l’égalité sociale, la santé, l’évolution de l’utilisation des nouvelles technologies, etc. Ceci ne pourra se faire qu’à travers un réseau de leaders de demain qui souhaitent amener l’Afrique, mais aussi la France dans la même direction. Dans un contexte économique où la mondialisation est aujourd’hui omniprésente, le développement d’un pays, qu’il soit occidental ou africain, ne peut se faire que par les échanges économiques entre pays, entre continents.

La France et un grand nombre de pays africains ont une histoire commune sur laquelle nous pouvons nous appuyer pour construire les relations économiques et politiques de demain entre ces pays. Un des axes importants de ces échanges économique que la French African Foundation veut appuyer est l’attractivité de l’Afrique pour les investissements français et européens afin de financer les entreprises africaines de plus en plus portées par la nouvelle génération de cadres dirigeants ou entrepreneurs africains. Cependant, cette vision de l’économie et du monde demain devra également inspirer la politique française, la politique africaine, mais aussi les entreprises.

Création de valeurs, inclusivité, durabilité et respect de l’environnement constituent les pôles autour desquels se jouera l’équité dans les relations entre Français et Africains. Comment comptez-vous les promouvoir dans vos programmes ?

Y. M. : L’autre pôle absolument nécessaire que j’ajouterais est l’égalité de genres. Nous chercherons une diversité de profils mais également la parité de genre et de représentation géographique. Ma conviction est que le point de départ du respect mutuel et l’inclusivité repose sur la représentation de voix diverses. Depuis ses débuts, la French African Foundation est elle-même construite autour de ces principes et ce sont les valeurs que nous espérons insuffler à chaque promotion à travers sa programmation : les rencontres, les dialogues, les débats, et les activités de team-building et de mise en situation. Le but étant d’amener les participants à mieux appréhender les défis auxquels nous sommes confrontés et leur responsabilité individuelle et collective dans la résolution de ces problèmes.

A. C. : La France,tout comme les autres pays occidentaux n’ont pas la légitimité à pouvoir donner des leçons aux pays africains sur les questions climatiques alors qu’ils sont eux-mêmes les pays les plus pollueurs au monde. En revanche, l’Afrique est un des continents les plus ensoleillés du monde et doit, dans le développement de ses capacités énergétiques, s’appuyer sur les énergies renouvelables. La France bénéficie de savoir-faire technique dans ces domaines et devra jouer un rôle dans le transfert de compétences techniques dans ce secteur.

Notre génération prend conscience que le développement économique ne peut plus se faire au détriment de l’écologie, de notre planète. Les énergies renouvelables, la biodiversité doivent être au cœur des économies de demain et la French African Foundation, constituée de young leaders, entend bien mener ses combats. Ce sujet me tient particulièrement à cœur travaillant moi-même dans l’accès à l’énergie solaire dans les zones rurales en Afrique. De manière plus générale, nous croyons en une économie future positive, solidaire et écologique qui devient nécessaire pour la survie des générations futures.

Accueillis en été en France, les lauréats le seront en automne dans le très anglophone Ghana. Quelle signification faut-il donner à ce cross-over linguistique  ? Quel plus peut-il apporter ?

Y. M. : Que la French African Foundation s’inscrive dans une dynamique qui s’adresse à toute l’Afrique, et non pas seulement la partie francophone. Qu’il y a une richesse d’expériences, d’idées et des connaissances à découvrir à partir du moment où la base linguistique n’est plus une barrière, mais plutôt une ouverture vers d’autres mondes. Le choix du Ghana a été très simple et a vite trouvé l’unanimité. C’est un pays anglophone entouré des pays francophones, et qui est lui-même très francophile. Le président Akufo-Addo porte un discours fédérateur de « Africa beyond aid » auquel tous les jeunes Africains s’identifient, et s’en inspirent, quelle que soit leur base linguistique. Mon ambition est que la French African Foundation devienne un point de rencontres, un lieu qui facilite l’échange d’idées entre personnes de tous horizons, mais surtout ceux qui s’intéressent profondément à l’Afrique, à la France et au monde, et qui contribuent à la construction d’un nouveau récit, qu’ils soient francophones, anglophones, lusophones ou autres.

A. C. : Nous avons créé la French African Foundation et non la French-West African Foundation. Il était donc important pour nous que tant par notre nom en anglais et le choix du premier pays africain que visiteront les young leaders soit anglophone. Yvonne Mburu, coprésidente, est d’ailleurs kényane. L’Afrique est un vaste continent comprenant beaucoup de pays anglophones et nous ne souhaitons pas restreindre l’influence de notre fondation aux anciennes colonies françaises, mais sur l’ensemble du continent. Les liens économiques, culturels entre l’Afrique et la France que nous souhaitons développer doit se faire sans différenciation tant avec les pays francophones que les autres. L’anglais, langue la plus internationale et la plus communément parlée, sera sûrement la langue prédominante au sein de la French African Foundation.

Quelle serait pour vous la meilleure illustration de réussite pour ce premier programme ?

Y. M. : Une promotion diverse en termes de domaines d’activités et de pays représentés. Et qu’à travers le programme Young Leaders, au bout des deux semaines, une à Paris l’autre à Accra, que les YLs aient le sentiment qui les conduit à se dire : « Ça m’a ouvert les yeux vers autre chose, ça m’a mis au défi de sortir de ma zone de confort, ça m’a assuré que je ne suis pas seul, que nous sommes nombreux à travailler dur, chacun(e) dans son domaine, mais tous ensemble pour bâtir un destin partagé, que nous avons accès à une plateforme qui mutualise nos efforts, et qui accélère l’impact de nos activités », que chacun(e) sorte de ce programme plus motivé à aller plus loin dans son engagement, son métier et son leadership.

A. C. : Une promotion remplie de jeunes talents soudés entre eux partageant notre vision pour de développement du continent africain et européens de demain. J’insiste sur le fait que le programme doit être un ciment entre les young leaders, car c’est ce qui fera le succès, mais surtout l’impact et l’influence de la French African Foundation dans les évolutions économiques et sociétales de l’Afrique et de la France de demain, une économie positive.

 

Source : lepoint.fr

Mots clés : Afrique, Actualités, Economie, France, French African Foundation