Une rue de Lagos, en mars 2018. © PIUS UTOMI EKPEI / PIUS UTOMI EKPEI / AFP

 

19 décembre 2018. Trois mois avant le scrutin présidentiel, Muhammadu Buhari présente son budget 2019 aux députés du Parlement. Sous les huées et les sifflements. L’épisode donne-t-il le pouls de la situation économique du Nigeria ? Il faut le croire. Alors qu’il a été élu en 2015 sur la promesse de relancer l’économie, les années Buhari laissent aujourd’hui un goût amer à la population. En effet, un an et demi après sa prise de pouvoir, le pays – confronté à la chute du cours du pétrole – est entré en récession. Une première depuis 25 ans.

Une conjoncture renversée

La courbe s’est inversée en 2017, mais le mal a été fait puisque la reprise a été bien trop lente pour contrer le chômage. D’après des données publiées le 19 décembre par l’Office national de la statistique, celui-ci s’est élevé à 23,1 % au troisième trimestre 2018. Soit cinq points de plus qu’il y a un an, à la même période. Alors, certes, le pays reste la première puissance économique du continent en termes de PIB. L’endettement y est faible, et « le risque de surendettement du pays demeure modéré », d’après la Banque africaine de développement (BAD). Mais une partie de la population, sur près de 190 millions d’habitants, paie la lenteur de la mise en œuvre des réformes destinée à sortir de la crise économique. Le constat est sans appel : d’après le baromètre World Poverty Clock, constitué par l’ONG viennoise Worl Data Lab, le Nigeria est désormais le pays dans le monde qui compte le plus grand nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté, soit 87 millions de personnes, devant l’Inde.

Une trop grande dépendance vis-à-vis de l’or noir

Comment le pays le plus peuplé d’Afrique et qui compte l’une des populations les plus jeunes au monde en est-il arrivé là ? « Le Nigeria est ce que j’appelle une mono-économie, le pétrole étant la principale source de recettes publiques, explique Michael Famoroti, analyste financier au sein de la publication nigériane Stears Business. Près de la moitié de l’économie nigériane est tributaire du pétrole d’une manière ou d’une autre. Elle est donc, logiquement, très vulnérable aux mouvements des prix mondiaux du pétrole ». Le pays prend des risques : 70 % de ses revenus et 90 % de ses devises étrangères proviennent de l’or noir.,

Des chiffres qui font dire à Lenna Koni Hoffman, docteure en études africaines au sein de l’institut britannique Chatham House, que « l’industrie pétrolière joue un rôle démesuré dans l’économie ». Une dépendance qui a un coût. En effet, outre la vulnérabilité du pays à la fluctuation des cours, la gestion même de cette économie fait elle aussi perdre de l’argent au Nigeria. « Le vol, le gaspillage et la mauvaise gestion sont monnaie courante dans la réglementation de l’industrie et la distribution des revenus, déplore la chercheuse. De ces pratiques ne débouchent que des prises de décision médiocres par le gouvernement, qui, bien souvent, répondent plutôt aux intérêts que peuvent en tirer quelques-uns. »

Un virage mal engagé…

Le pays a pourtant d’autres atouts en main. Et le chef de l’État en a conscience. « Des mesures dans le sens d’une diversification de l’économie ont été prises, admet Michael Famoroti. L’administration Buhari s’est notamment inspirée du programme de transformation de l’agriculture, mis sur pied sous l’ère Jonathan, et a lancé une politique de promotion de l’agriculture. » Mais l’initiative est presque morte dans l’œuf. Le conflit entre agriculteurs et éleveurs est passé par là et a durement frappé le secteur. « À tel point que la croissance y est tombée à son plus bas niveau depuis 30 ans », se situant au deuxième trimestre 2018 à 1,2 %, affirme l’analyste. « L’agriculture, autrefois pivot de l’économie du Nigeria, est aujourd’hui en crise. L’insécurité qui persiste dans la région du “Middle Belt” au centre du pays paralyse le secteur, et pourrait même conduire à des pénuries alimentaires », poursuit-il.

… malgré des mesures volontaires

Difficile donc pour les autorités d’espérer des résultats dans ce domaine. Reste le secteur minier. Comme preuve de sa volonté de diversification, le gouvernement a rallongé le budget de son ministère de 100 millions de dollars, lesquels s’ajoutent aux 150 millions prêtés par la Banque mondiale. Des mesures pour faciliter l’investissement dans le secteur ont également été prises, comme l’exonération fiscale de trois à cinq ans pour les compagnies minières par exemple, et la non-taxation des équipements importés par exemple. Trop tard ? « En quatre ans, peu de choses ont changé, le pétrole demeure la principale source de recettes publiques et d’exportation », constate Michael Famoroti.

« Tous les gouvernements passés, y compris celui de Buhari, ont été incapables de mettre fin à la dépendance du pays au pétrole brut et de diversifier son économie », rapporte Leena Koni Hoffmann. « Les secteurs non pétroliers du Nigeria ont un grand potentiel, mais les actions et les politiques du gouvernement du président n’ont pas exploité ce potentiel pour les rendre compétitifs au niveau mondial », ajoute-t-elle.

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Le Nigeria échange très peu avec le reste du continent © DR

 

Sur le front de la corruption, des améliorations sont nécessaires

Sinon, depuis 2015, l’action des autorités s’est focalisée sur un fléau qui gangrène le pays : la corruption. Le pays, très mal classé dans l’indice Transparency International – 144e sur 180 en 2018 –, perd chaque année des milliards de nairas à cause des malversations. « Très tôt, le président Buhari a mis en place un Treasury Single Account, ou Compte unique du Trésor, pour toutes les recettes publiques. Le but : rationaliser la collecte, accroître la transparence et réduire les risques de vol ou de mauvaise gestion », explique Leena Koni Hoffmann. « Le EFCC a également réussi à obtenir des centaines de condamnations, y compris celle de deux gouverneurs d’État et d’organes de lutte contre la corruption qui auraient récupéré des milliards », indique-t-elle.

Mais les efforts du début cèdent le pas à des dénonciations de plus en plus ciblées. Une grande majorité des personnes suivies se fait alors sur des personnes extérieures au cercle du président. « Les membres de l’équipe de Buhari semblent curieusement en dehors de portée des examens du gouvernement », affirme la chercheuse. Et aujourd’hui, force est de constater que pratiquement aucune condamnation judiciaire n’a été prononcée. Seule personnalité de premier plan à avoir été traduite devant la justice : Bukola Saraki, le président du Sénat. Il a finalement été blanchi en juillet dernier des accusations de fausses déclarations de patrimoine.

Cette année, coûte que coûte, Muhammadu Buhari a construit son budget autour d’hypothétiques chiffres de production pétrolière avec le risque non maîtrisé à propos du cours mondial. Un risque réel. Car la chute des cours du pétrole constatée fin 2018, conjuguée à la réduction de la production imposée par l’Organisation des pays exportateurs de pétrole, pourrait mettre à mal ses ambitions. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le Nigeria de Buhari est bien loin d’être sorti d’affaires.

 

Source : afrique.lepoint.fr